A propos de : Le réserviste – Thomas Depryck

“A propos de” est une invitation du CED-WB à écrire sur la création de spectacles d’auteurs contemporains de la Fédération Wallonie-Bruxelles en se positionnant hors du simple compte-rendu journalistique. C’est une invitation à interroger la représentation, ses spécificités et son rapport au texte. Catherine Simon a répondu à notre invitation et nous propose un “texte-trace”, à travers lequel elle partage son regard mais aussi les questionnements et réflexions que soulèvent pour elle la création de la pièce Le réserviste.

Idée éminemment forte : un chômeur « comprend » un truc génial, mais oui bien sûr ! Comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ! Les chômeurs sont des réservistes, une réserve de travailleurs « libres » qu’on peut venir chercher quand on en a BESOIN ! L’idée « irréelle » (et drôle) mise en place, le spectacle pourra se permettre un moment d’intrusion du réel, on verra ça plus tard.

Idée éminemment théâtrale : le partage du rôle entre trois comédiens, – une femme et deux hommes – pour des répliques où alternent le JE et le IL, le vécu et le regard sur le vécu, qui permet que les trois comédiens « s’amusent » à rejouer certaines scènes qui ont marqué le réserviste, comme une rencontre « forte » avec un employé du service du chômage…

La question que je me pose, à l’heure où j’écris ces quelques lignes : quelle trace garder de cette création forcément datée, aujourd’huisée, sur une thématique violemment âprement réelle, touchant une part « grave » de la population d’aujourd’hui, mais par le biais du théâtre, qui touche qui ?… , l’actualité criante du propos n’est-elle pas automatiquement réduite du fait simple que c’est le théâtre qui s’en empare, que c’est la parole d’un artiste violemment ancré dans le présent, un artiste en colère, et je me rends compte qu’à peine ai-je commencé à jeter sur le papier les premiers mots d’un essai de critique du spectacle, que déjà par 2 fois j’ai utilisé l’adverbe « violemment »… je devrai me pencher là-dessus, analyser cette apparition…

« Ne peut-on exprimer sa colère justifiée même énorme

sans passer par un verbe glauque ? »

Car aussi, je ne peux ignorer le parcours du metteur en scène Antoine Laubin, complice depuis le début de Thomas DEPRYCK, son partenaire compagnon de route dramaturge associé frère de création incontournable, fidèle.

Mais d’abord il y a le texte, cette écriture serrée, courte, qui induit la rapidité du dire, j’aimerais voir un texte de DEPRYCK monté par quelqu’un d’autre qu’Antoine Laubin, pour comparer…

Analyser le texte : la violence de la colère à exprimer qui entraîne la violence du dire, une certaine propension (banale tellement banale aujourd’hui) à accumuler les mots crus pour accentuer /donner force / traduire l’expression de sa rage.

Ambiguïté (j’avoue) de ma réaction par rapport à cette « mode ». Ne peux m’empêcher de penser que ça amenuise le propos, la violence de la société doit-elle passer par une critique qui accumule obligatoirement la violence verbale crue ? Ne peut-on exprimer sa colère justifiée même énorme sans passer par un verbe glauque / qui ambigument opacifie le propos (déplacement de l’impact)?

Et d’ailleurs, quel est ce public qui vient écouter ce texte ? Ce public a-t-il envie d’entendre ? Ou vient-il s’encanailler au Théâtre en sachant d’avance, en jubilant d’avance, de savoir qu’on va le secouer un petit peu et que ça va faire du bien ?

© Alice Piemme / AML
© Alice Piemme / AML

Envie de parler des coussins, de la demande faite au public d’occuper l’espace du plateau en s’asseyant par terre, laissant les gradins aux comédiens.

Extra: le monsieur qui se couche puis part à un certain moment… Un programmateur lassé et blasé ? Comme il y avait des coussins, il a enlevé ses chaussures et s’est couché… Puis il a remis ses chaussures et est parti, sans faire de bruit ma foi.

Le choix d’inverser le lieu me parait comme une idée « volontariste » de changer, mais pourquoi, à nouveau peut-être ça bouscule un peu, mais cela sert-il le propos. Ça brouille plutôt qu’éclairer.

« Une intrusion du réel, un discours vrai sur le chômage,

dans l’espace forcément réducteur du théâtre. »

Et le metteur en scène, aux trois quarts du spectacle, arrêtera celui-ci, comme doutant soudain de la pertinence de son dispositif, renvoyant les spectateurs dans les gradins, laissant le plateau envahi de coussins et de chaises aux trois comédiens qui rapidement transformeront l’espace en large divan / chambre à coucher en désordre, encombrée de boites de pizzas vides, de mégots de cigarettes, autant de traces brolifiques de laisser aller d’un gars qui n’a rien à faire que trainer chez lui, etc. Image du chômeur réserviste en rupture violente avec une société qu’il exècre ?????? Arme à double tranchant encore, qui choque qui / fait rire qui / qui embête qui ? Moi ? Comment un chômeur non artiste peut-il recevoir ce spectacle qui « joue » avec le réel, jeu qui me parait d’une légèreté finalement potentiellement choquante…

Alors, dans cette chambre, le personnage – les trois comédiens qui le profèrent – va allumer la télé, et un vrai conférencier va venir du public et prendre possession du plateau ! Un conférencier invité, différent chaque soir, pour une intrusion du réel, un discours vrai sur le chômage, dans l’espace forcément réducteur du théâtre.

Le risque pris de permettre dans le spectacle la parole improvisée, le non acteur qui va dire le réel, la force du réel dans la fiction du théâtre ?

L’intrusion du conférencier rejoint la démarche amorcée dans DEMONS ME TURLUPINANT (spectacle précédent du duo Laubin/ Depryck, à partir d’un texte de Patrick Declercq) qui invitait un comédien lecteur différent chaque soir, donnant chaque soir une autre couleur au démarrage du spectacle, façon de relancer les comédiens, de les déstabiliser légèrement juste avant qu’ils jouent ?…

« Mais la forme, c’est la forme là qui m’interpelle,

l’espèce de non théâtre assumé »

Car évidemment un spectacle n’est jamais séparé des autres, tout spectacle s’inscrit dans le parcours d’un créateur, ici le parcours de Laubin et Depryck. Leur volonté de travailler sur le réel, – le père, la paternité, le chômage, les SDF,… La colère qui les lie notamment face aux dérives méprisantes de la société ; c’est vrai qu’il est difficile de ne pas être violent, entre le cynisme des banques, les magots démentiels engrangés dans des paradis fiscaux comme on dit, le cynisme des riches, la chasse aux chômeurs comme une guéguerre minable pour soi-disant retrouver un p’tit peu d’argent pour gérer la crise, quelle crise ?

Alors, le théâtre comme bassin d’évacuation ? Le cynisme comme drogue anti-sinistrose ?

Les commentaires entendus / lus jusqu’à présent ne parlent pas de théâtre mais du chômage. Certains parlent plus de l’intervenant « réel » du soir que des comédiens. Plus de son improvisation discours sur la réalité que du texte de fiction.

Signe ?

Interpellant en tous cas, pour moi sûrement, interpellant que dans la crise incroyable qui est la nôtre, ce terrifiant chômage qui ne touche pas seulement les artistes, dans ce moment où dans tout appel à candidature on demande au futur directeur d’un lieu d’abord et avant tout de trouver des nouvelles sources de financement !!!!!!!!!!!! (De qui se moque-t-on), interpellant que du théâtre se crée uniquement pour donner parole au réel, offrir un plateau au réel,  encore plus qu’autrefois ? L’écrivant, je doute. Que faisaient Molière ou Brecht.

Mais la forme, c’est la forme là qui m’interpelle, l’espèce de non théâtre assumé, pas de « costumes » (costumes trouvés, non créés), pas de « décor » mais le lieu du théâtre « occupé », dans une scénographie dramaturgie qui perturbe (qui a pour but de perturber), une occupation de l’espace qui déséquilibre le spectateur, qui le fragilise (où suis-je ? Où dois-je me mettre ? Que va-t-on faire de moi ?) Et ce texte haché, divisé entre trois comédiens (magnifiques « outils », rigoureux et précis, de ce type de jeu non jeu), la rapidité du débit, le texte souvent proféré face public, les petites scènes « vraies » rejouées, comme on exorcise un mauvais souvenir, alors le théâtre n’est plus que l’endroit du DIRE : le ras le bol, la nausée, l’écœurement, l’envie de fuite, la tête qui va éclater par trop de.

Catherine SIMON

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Le Réserviste – Création au théâtre de la Vie, 03 -14 février 2015 – Mise en scène : Antoine Laubin / DE FACTO – Avec : Angèle Baux, Baptiste Sornin et Renaud Van Camp – Et les intervenants d’un soir : Mateo Alaluf, Laurence Rosier, Thomas Berns, Henri Houben, Kenneth Bertrams, Christine Mahy, Jean Blairon, Anne-Emmanuelle Bourgaux, Frédéric Bourlez. Le Réserviste est paru chez Lansman Editeur en 2013, en partenariat avec L’L et le CED-WB.
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