À propos de : « Un moment avec Eric »

Un hommage à Eric Durnez au Rideau de Bruxelles / décembre 2015, 10 jours de reprises et de lectures, une table ronde et un cabaret.

L’événement concocté par sa « bande » en partenariat avec le Rideau comporte deux reprises, le premier texte par lequel je l’ai découvert, « Brousailles » 1995, et le dernier présenté à Huy (jeunes publics), « Le dernier ami » 2015.

Entre les deux, donc, 20 années.

Autour de ces deux reprises, des lectures : textes inachevés, courts contes, théâtre, récits, roman bref, soliloque, textes écrits « pour » : des étudiants, une équipe, une compagnie, Une Compagnie, des potes, des amis, …

Comment dire le « charme » de cette bande soudée autour d’un auteur, tous fragiles à fleur de peau, tous à émotion consentie, Laura, Thierry et Thierry, Dussenne comme un grand frère, les compagnes, les enfants, l’éditeur fidèle.

Et comment dire (avouer) ce que je ressens comme la naïveté généreuse de l’auteur – naïveté ? Ce que je ressens comme une (un besoin de) douceur incroyable qui tisse (se tisse à) son parcours, enchevêtre la douleur, encloître l’insondable mélancolie.

Cet hommage fut une occasion unique de replonger dans l’écriture de Durnez, d’un coup, tout azimut, relire tout ce qui est édité (40 textes chez Lansman ?), en vrac, et relier aux textes justes entendus une fois / un soir, comme des échos à ce qu’on connait déjà, impression inédite de « connaitre, reconnaitre, » et puis non. Car je relis en boucle et m’égare.

Comment écrire à mon tour sur cette écriture qui me déborde. Comment écrire sur l’écriture de quelqu’un qui a déjà tellement écrit (magnifiquement) sur sa propre démarche d’auteur?

Je redécouvre les difficultés de cette écriture, ses « pièges » pour comédiens… la tentation du lyrisme, l’émotion à gérer, comment traduire, la technique à avoir absolument pour échapper aux dits pièges, ne pas se laisser transpercer par l’émotion, ne pas laisser l’émotion transgresser la pudeur du dire, rester dans la distance pudique pour arriver à dire (si le comédien n’y arrive pas, se laisse déborder, l’auditeur inconsciemment se rétracte, se protège, échappe, et donc, perd…)

Ecriture géniale et toujours inachevée, portée par cette course effrénée pour arriver à dire, et c’est « Childéric » d’une traite, quasi sans respiration, le dire ample.

À relier à la découverte de ce nouveau texte, magnifiquement lu par Dussenne, dont le titre est incroyablement révélateur : « Ma vieille mélancolie ». (J’en attends l’édition avec impatience…)

Difficulté discrète de cette écriture, on n’a pas encore tout dit sur Eric.

Apparence de douceur évidente sur fond de blessure incompressible, les mots totalement offerts, frôlant cette sorte de léger lyrisme, ne pas le connoter surtout, se contenter de « dire » les mots – les mots sont tellement plus forts que ce qu’une « interprétation » pourrait vouloir y ajouter, on peut se contenter de murmurer…

julien.bechara

Le silence réparé, la violence apprivoisée.

Je n’avais pas senti avant à quel point une violence sourd dans tous ses écrits.
Il m’a fallu cette immersion de 10 jours (entendre, réentendre des textes, les relire en boucle, entendre se croiser les mots, les résurgences, les thèmes récurrents, les prénoms, de textes en textes) pour prendre conscience de cette violence enfouie. (Dans « Elie, elle », son tout premier texte, déjà la mort, le « quoi faire avec le corps », le souhait du corps desséché dans le désert.)

La violence de ce bonhomme bon homme amateur de bonne chère et de bons vins, cuisinier attentif pour ses potes.

Car ses textes se laissent lire, on croit que c’est facile, mais non. Parfois, on croit avoir mal compris, que le cerveau dérape, on relit, on entre dans le vif de la chair des mots, la noirceur nous sidère, l’émotion nous racle la gorge, non, ce n’était pas simple, ce ne le fut jamais, alors on reprend « Childéric », ou « Le fils de la vodka menthe », et tout « s’éclaire ». Ou plutôt la douleur émerge, comme un îlot soudain à marée basse, la vie si violente, la violence en tapis de sol, la violence arcboutée derrière l’apparente simplicité de la langue, des mots, l’indicible chagrin ancré.

Sobriété pour dire l’indicible.

La phrase pathétiquement trop simple dans « D » : « Mon père était mon amant ».

Un dialogue dans « A ».

Le scénariste : Quel âge as-tu, Isa ?

Isa : Vingt-neuf.

Le scénariste : Et ton fils ?

Isa : Vingt.

Le scénariste : Ça veut dire que…

Isa : Oui.

Je songe à un titre dans « Ecritures dramatiques : pratiques d’ateliers » : Tout dire, tout taire.

Soit : ‘ Un exercice individuel qui focalise sur le non-dit, le poids des silences, la tension et la rétention…’

Le théâtre de Durnez serait celui de l’ambigüité du dire. Parler pour ne pas dire ce qu’on a envie de dire, dire autre chose que ce qu’on a envie de dire pour qu’affleure ce qu’on a envie de dire.

En se servant éperdument du silence, « faire sonner le silence. Même si ça ne s’entend pas. L’escroquerie est un art.»

Ecriture romanesque, dit l’un ; écriture comme une partition à jouer, dit l’autre.

Car aussi, aussi soudainement qu’il nous a investi un moment de sa tristesse, il ouvre des portes lumineuses et fortes, ce que j’appelle les effractions inattendues, vers l’enfance, la tendresse : la grand-mère qui apparait dans « Childéric », « je sais que c’est par elle que j’ai appris un petit peu pourquoi j’étais sur cette terre », grand-mère qui annonce celle du « Dernier ami », personnage clé de l’histoire de Sam : « Ma grand- mère était une femme extraordinaire… Elle m’a donné le goût d’écrire et d’observer la nature. »

Ouvertures,  « espoirs » dans les textes pour jeunes publics… (Il y aurait une étude à faire sur la rencontre d’ Eric avec le jeune public, qui l’a obligé en quelque sorte à « travailler » sur sa mélancolie, à la sublimer pour aller « en ouverture » vers les jeunes spectateurs…)

La fin lumineuse de « Echange clarinette » : « Tu m’apprendras à être ici et moi, je t’apprendrai à être ailleurs. »

Et la fin plus que lumineuse de « Brousailles » autour du personnage lunaire d’Albert Jardin, à relire encore et encore, la boucle est bouclée, la fille reviendra de Yaoundé, est déjà revenue ! J’adore la fin en italique du texte édité: EST-CE TERMINÉ ? N’EST-CE PAS TERMINÉ ? ALLEZ SAVOIR…

Ce don pour la formule compacte, le mot juste, la phrase incisive, lié à sa passion pour la musique, a amené Éric à écrire des textes de chansons mélancoliques ou jubilantes, dont on a eu un panel dans le cabaret du samedi soir, où amis et enfants ont entonné quelques chansons, où toute la « bande » de Une Compagnie s’est réunie pour chanter (en souriant) le CHŒUR FINAL autour du piano de Renaud Grémillon, ah bonheur ! La force positive d’Éric surgit là d’un coup pour chanter la liberté en égrenant tout en légèreté ses colères et ses enjeux.

Evidence géniale de cette écriture allusive, qui entre dans la chair de l’émotion, mine de rien, comme par effraction innocente, pour parler aux enfants, aux jeunes, aux adultes, de choses graves, de choses banales et de choses atroces, toutes ces choses qui nous brutalisent ou nous fracassent, la vie, l’amour et leurs ambigüités, la mort, la guerre, la corruption, le sida, le chagrin, l’enfant, l’inceste, l’abandon, la douleur, l’inouïe difficulté d’être, tout simplement.

Catherine Simon

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Ecouter Choeur final (Extrait de l’album Chansons pour Une Compagnie)

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