Série « Confinement » – Deux ou bribes d’intimités agitées de Céline De Bo

 

1. Tu sais ce que ça fait de se lever pour aller perdre tous les jours un peu plus de dignité ?

Un homme entre dans un appartement. Il se dirige vers le frigo et il met la tête dedans. Une femme est dans le fauteuil, elle lit.

Elle : Tu connais le Code d’Hammurabi ? Écoute ça : « Si l’épouse de quelqu’un néglige son mari, il pourra la répudier ; rien ne lui sera donné, ni pour le déplacement ni comme indemnité de répudiation. » C’est énorme, non ?
Lui : Énorme ? Comme mon sexe, tu veux dire ?
Elle : Tu n’as pas dit ça ?
Lui : Si.
Elle : Tu veux qu’on en parle ?
Lui : Non.
Elle : C’est le livre que tu m’as offert pour Noël sur les Égyptiens du …
Lui : C’est toi l’Égyptien !
Elle : T’as décidé d’être con.
Lui : C’est ça.
Elle : C’était pas une question.
Lui : Je suis fatigué, fatigué de te voir en pyjama toute la journée, te vider la tête, danser sur une chaise dans le salon, fatigué.
Elle : Tu préfères que je me gratte les couilles en regardant un porno et en me laissant pousser la barbe ?
Lui : Je vois pas comment tu ferais.
Elle : C’était de l’humour.
Lui : Je me marre.
Elle : Tu savais que dans toute l’histoire de l’humanité c’est la toute première fois que l’être humain ne pourra pas enterrer ses morts, qu’il ne pourra pas procéder à ses cultes, qu’il ne pourra pas faire de rituel de deuil collectif ? Que ça va provoquer des angoisses pour ceux qui partent et de la culpabilité chez les proches qui doivent les laisser partir sans les accompagner. C’est triste, non ?
Lui : Qui va encore aux enterrements de toute façon ?
Elle : T’as vraiment décidé d’être con !
Lui : Arrête de lire.
Elle : Arrête de pourrir l’atmosphère chaque fois que tu rentres ou que tu te réveilles ou que tu parles ou que tu manges.
Lui : Arrête de faire des photos du ciel parce que soudainement tu redécouvres qu’il y a des nuages dans le ciel, arrête d’appeler tes copines que tu ne voyais plus parce qu’elles te saoulaient, arrête de trouver que le mouvement entre les gens qui s’évitent est intéressant et de voir tout ça comme une étude artistique, arrête de faire des gâteaux que tu n’as jamais fait avec de la farine de riz parce que ça t’excite d’avoir découvert comment faire de la farine de riz avec un moulin à café, arrête de frapper avec joie à vingt heures sur un putain de tambourin qui traînait à la cave et qui te fait penser à un voyage que tu as fait en Guinée et à cette chanson Yeke yeke qui tourne en boucle depuis, arrête !
Elle : Tu sais combien de temps j’ai à tuer ? Tu sais combien d’heures il y a dans une journée?
Il sort la tête du frigo.
Lui : Et toi, tu sais combien de fois par jour je demande aux gens de garder leurs distances ?

Extrait de Deux de Céline De Bo

Lire le texte intégral de Céline De Bo au format PDF

Ce texte a été écrit dans le cadre de la série de commandes « Confinement », une initiative du Centre des Écritures Dramatiques  Wallonie-Bruxelles, en partenariat avec Pierre de Lune, Centre Scénique Jeunes Publics de Bruxelles.

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