Série « Confinement » – Le ciel est toujours bleu de Caroline Logiou

 

 

Il y a
La plus jeune
La plus âgée
Et L’écrivaine

Les trois âges de la vie d’une seule et même femme.

Cela fait plusieurs jours que je n’écris pas. Déjà, en posant cette phrase, j’ai la sensation de délier le sort qui m’était jeté. Il suffisait donc d’écrire ne serait-ce qu’un début de quelque chose et continuer jour après jour.

La plus jeune 
Lorsque je suis arrivée aux urgences, il y avait du monde. J’avais mal mais je ne voulais pas le montrer. C’est quelque chose de très ancien, ça, chez moi. Ne pas montrer que ça fait mal. Comme si je l’associais à une faiblesse que je ne pouvais pas me permettre de dévoiler aux autres. J’ai attendu plusieurs heures. L’intensité de la douleur ne faisait qu’augmenter. À un moment, je me suis levée et j’ai commencé à taper ma tête contre le mur. Tout doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Cela détournait le chemin de la douleur, ça me soulageait. Un infirmier est passé près de moi et s’est moqué. Il pensait sans doute que je faisais le semblant de quelque chose. Le semblant d’avoir mal. Je n’étais pas trop inquiète à ce moment-là. J’étais jeune, insouciante de ma santé, comme s’il s’agissait d’une valeur acquise pour longtemps encore. Je me souviens de ma surprise lorsque l’on m’a annoncé qu’on allait m’hospitaliser. Ils cherchaient de la place pour moi. L’hôpital était complet. Je me souviens de cet homme que je n’ai plus jamais revu par après. Il avait une belle voix. Il m’a dit très simplement qu’il ne fallait pas que je m’inquiète, qu’il allait me trouver une place. Je me souviens de la chaleur de sa voix. De son regard. Et oserais-je le dire, de sa bonté. C’est un de ces petits moments, un presque rien qui a changé beaucoup de chose. Car sa manière à lui de me dire cette chose si simple – il allait prendre soin de moi – m’a réconforté pour longtemps. Beaucoup plus que les paroles qui vinrent plus tard des personnes qui m’étaient le plus proche et que je sentais désemparées. On m’a attribué une chambre à l’étage des contagieux. C’est le soir maintenant, j’entends les télévisions qui fonctionnent dans les autres chambres à travers la cloison. Demain, je découvrirai la vue : en face et sur les côtés se tient un bâtiment immense qui empêche le soleil de rentrer par la fenêtre. Béton et métal, pas d’horizon. Une masse d’ombre devant les yeux. Je ne savais pas encore que ce serait mon seul paysage pour les trois semaines à venir.

La plus âgée 
Je ne peux pas dire que je suis heureuse. C’est comme une dissonance difficile à cerner, à assumer même. La peur m’a envahie presque immédiatement. Comme si cela rabattait les cartes de mon existence. J’ai peur de tout ce bonheur qui surgit soudainement. Comme si, je n’y avais pas droit. J’ai peur que ce bonheur si grand me soit repris à tout instant. Comme si je me tenais au bord d’un précipice et que toute mon existence dorénavant serait teintée d’une inquiétude permanente, irraisonnée, instinctive, irrépressible.

Et soudain, cette évidence. Je ne peux pas écrire en présence d’un autre. J’ai besoin de me terrer au fond d’un trou et de m’y cacher. Comme un repli sur soi nécessaire pour s’abandonner à la bave, à l’ennui, à ce qui fait tressaillir, à trouver le mot juste et vomir le rythme en se balançant sur sa chaise. Ne plus se ressembler. Être absente pour les autres. Dormir n’importe comment. Par intermittence, par à-coups. Se réveiller sans ne devoir rien mais se lever avec l’envie première d’écrire ce qui vient tel un dialogue incessant avec soi-même pour apprendre quelque chose de soi -peut-être- et des autres.

La plus âgée 
Pour le moment, c’est encore un secret que je goûte à chaque instant. Je ne me résous pas à l’annoncer. Je retarde ce moment. J’ai besoin de temps pour apprivoiser cet événement. Le faire mien tout à fait, l’assumer pleinement, le revendiquer, le faire exister.

La plus jeune 
Le réveil est brutal. L’hôpital a ses rituels auquel on ne saurait échapper. À 6h, l’infirmière rentre dans ma chambre, allume les néons et me fait une prise de sang. Il en sera ainsi tous les jours. Il paraît que j’ai de « mauvaises veines », c’est-à-dire qu’elles sont difficiles à trouver. On va me faire mal et de plus en plus mal jusqu’à ce que mes bras soient recouverts d’hématomes et que tout mon corps se tende à l’idée de la seringue et que je doive serrer les dents pour supporter cette aiguille si fine qui, décidément, ne veut plus rentrer sous ma peau.

Aujourd’hui, ciel bleu. Il y a le décompte des morts. Et cette mésange qui se pose sur la branche sans que cela semble l’émouvoir.

Extrait de Le Ciel est toujours bleu de Caroline Logiou

Lire le texte intégral de Caroline Logiou au format PDF

Ce texte a été écrit dans le cadre de la série de commandes « Confinement », une initiative du Centre des Écritures Dramatiques  Wallonie-Bruxelles, en partenariat avec Pierre de Lune, Centre Scénique Jeunes Publics de Bruxelles. 

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