Série « Confinement » – Le plus important de Veronika Mabardi

 

 

Une vieille dame, dans un fauteuil d’osier. Elle parle au téléphone.

oui oui ça va ça va nous ça va – ça va tu sais
un jour à la fois vous ne devez pas vous en faire on est habitué

et chez vous les enfants ?

non il n’est pas trop tard ils nous font manger tôt
on mange dans la chambre maintenant
ça a changé je ne sais pas pourquoi ils nettoient peut-être

ah oui j’avais oublié

oui oui tous les jours on a des nouvelles allez pas tous les jours mais souvent
tout le monde est tellement occupé

ah non ?

c’est vrai j’oublie tout alors je me souviens plus il faut me le dire
et le plus drôle c’est quand je me souviens plus que je me souviens plus – la vie est bizarre

mais ça me dérange pas tu sais ça me fait rire – c’est comme les photos
je les regarde et j’oublie que je viens de les regarder alors chaque fois j’ai le même plaisir
en tout cas ne vous inquiétez pas nous ça va
et alors on pourrait sortir au jardin – ah non ?
ah oui c’est vrai pardon ça on peut plus

et alors tu sais quoi ? les mésanges sont revenues
oui là sur le talus ce matin il y avait une mésange

à la maison il y avait aussi des mésanges au printemps
elles faisaient leur nid

oui quand j’étais petite
mais après à la maison c’était la même chose
il y avait toujours un moment dans la journée quand tout était en ordre quand tout le monde était à l’école

oui quand vous étiez petits
je mélange tout c’est invraisemblable il faut me dire quand je fais ça !

quand j’étais punie je me mettais à la fenêtre pour les oiseaux
ici on voit juste le talus
c’est sur le talus qu’elle est descendue
la mésange
elle cherchait quelque chose pour son nid elle s’est arrêtée elle m’a regardée
après elle a continué par-ci par-là en me surveillant du coin de l’oeil
à ramasser ses affaires pour son nid

et les enfants ça va ?
tous les jours je regarde les photos

et on regarde un peu les nouvelles – mais à la télé il y a rien de toute façon
oui c’est ça les gens donnent leur avis

mais c’est pas la peine de s’en faire tu sais
ça finira par finir
c’est jamais ce qui fait peur qui arrive de toute façon
comme la grippe espagnole
pourquoi elle était espagnole celle-là je n’ai aucune idée
ma grand-mère toute sa vie elle a cru que son père était mort à la guerre
dans les tranchées un héros
mais non – grippe espagnole

et alors on est deux ça fait la différence
qui aurait cru qu’un jour j’allais dire ça maintenant !
qui aurait cru que j’aurais supporté ça toute la journée dans une seule chambre

 

Extrait de Le plus important de Veronika Mabardi

Lire le texte intégral de Veronika Mabardi au format PDF

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de la série de commandes « Confinement », une initiative du Centre des Écritures Dramatiques Wallonie-Bruxelles, en partenariat avec Pierre de Lune, Centre Scénique Jeunes Publics de Bruxelles. 

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