« Tu pars au ski ? Non, je pars en résidence d’écriture en Belgique. »

« La plaquette de Mariemont, je l’ai trouvée à la Maison des Auteurs à Paris. J’ai envoyé un projet de retravail sur une pièce déjà écrite, et il a été accepté. Pas de place avant février 2015 ? Alors ok pour février 2015.

Quand j’ai dit que je partais 2 semaines en février, on m’a demandé : Tu pars au ski ? Non, je pars en résidence d’écriture en Belgique. Ah bon. Et c’est quoi, une résidence d’écriture ? Je ne sais pas, je n’en ai jamais fait. Et c’est où, en Belgique ? A Mariemont. Je passe par Bruxelles et je descends à La Louvière Sud. Il y a une dame qui m’attend à la gare. Elle s’appelle Marie. Elle a une Twingo jaune.

A Bruxelles, je pensais voir en sortant du Thalys un écran avec bien en vue LA LOUVIERE SUD et le numéro de la voie, mais des trains qui partent de Bruxelles, il y en a un nombre pas possible, ça m’a donné le tournis, et La Louvière Sud n’était pas marqué. Au comptoir du Thalys, l’hôtesse m’a dit : ici, on ne s’occupe que du Thalys. Oui mais moi, j’en sors du Thalys. Elle a poussé un grand soupir et consenti à faire pivoter sa chaise vers l’écran dans son dos : La Louvière Sud voie 20. Attrapé de justesse. On n’était que deux dans le wagon. Une contrôleuse a fait une annonce au micro : les passagers de la dernière voiture ont interdiction de descendre à… . Je n’ai pas compris où, ni pourquoi on ne pouvait pas descendre. Renseignement pris, ce n’était pas à La Louvière Sud, mais dans une autre gare, dont le quai n’est pas assez long. A La Louvière Sud, il y avait bien une Twingo jaune, vers laquelle j’ai foncé. Mais ce n’était pas celle de Marie, qui m’a appelée comme si elle m’avait tout de suite reconnue. Et là, j’ai compris que j’étais entre de bonnes mains.

J’étais venue avec le projet de retravailler un texte, mais l’actualité de janvier à Paris, le clivage chez les jeunes entre ceux qui « étaient Charlie » et ceux qui « n’étaient pas Charlie », m’ont donné envie d’écrire autre chose, qui aurait « en fond d’écran » cette réalité-là. Quelque chose autour de mots beaucoup entendus : identité, intégration… Des mots qui ouvrent au-dessous d’eux un vide abyssal.

Je suis sûre que je n’aurais pas eu cette envie d’écrire un nouveau texte si je n’étais pas venue à Mariemont, dans ce lieu à la fois solitaire et chaleureux grâce à la bienveillance délicate de celles et ceux qui y travaillent. J’étais venue avec des livres, mais très vite, je ne me suis plus intéressée qu’à ceux de l’inépuisable théâtrothèque, quelque huit cents titres. On mesure là l’ampleur du projet porté par le CED-WB, sorte de grand carrefour de l’écriture théâtrale francophone.

« Ça m’a fait tout bizarre, et super plaisir. »

C’est une situation un peu paradoxale : chacun y vient individuellement, pour s’immerger dans un travail solitaire, et on y est environné de centaines de textes, qui incarnent l’imaginaire de centaines d’auteurs. Une solitude foisonnante, en quelque sorte.

Tout y est fait pour que l’écriture y soit l’activité exclusive : le confort de la maison, de quoi manger et boire dans le frigo quand on arrive, l’absence de tentations consuméristes, et le parc, immense, d’une incroyable richesse d’essences, même si février n’est pas le meilleur moment de l’année pour le hêtre pourpre, l’érable à feuilles rouges, le cerisier du Japon ou les roses. Mais les séquoias géants et les cèdres plusieurs fois centenaires ont la bonne idée de garder leurs feuilles en hiver. Et entre le 2 et le 15 février, les rosiers taillés ont pris leur revanche en expulsant de toutes petites feuilles d’un vert attendrissant, et trois petits pétales roses ont ouvert un œil dans un entrelacs de branches.

dom.chryssoulis.parc

Mon projet d’écriture est né de et dans la résidence, avec très peu de choses au départ, un thème, une idée, c’est-à-dire rien de ce qui fait du théâtre. Un travail intensif m’a permis d’arriver au bout d’une première version d’un texte, bien sûr perfectible. Peu à peu, un personnage s’est laissé entrevoir, puis des situations, d’autres personnages. En filigrane, le mythe de Narcisse, amoureux de son reflet, mais mourant d’avoir voulu le saisir.

Dans le travail, l’habituelle alternance optimisme / découragement, mais en accéléré. Ce que je répartis d’ordinaire sur plusieurs mois s’est contracté sur deux semaines. Ça m’a fait tout bizarre, et super plaisir.

Au final, des personnages, des situations, un scénario, bref, un texte. En tout cas un premier état. La petite fleur naissante du cerisier du Japon. Je vais donner à lire. Ce sera précieux d’avoir un retour, des indications pour retravailler.

Surprise étonnante aussi, la découverte, à travers les livres, de plein d’auteurs que je ne connaissais pas. A la veille du départ, j’en ai déjà lu quinze, et je vais continuer.

Alors merci à celles et ceux qui permettent ce petit miracle, Marie, Vincent, Jacques, Hélène, toute l’équipe, et bien sûr, Emile, créateur et âme du lieu.

Un très grand merci. »

Dominique Chryssoulis,

Autrice en résidence au CED-WB du 2 au 15 février 2015

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